Scripta manent, verba volent… les paroles s’envolent, les écrits restent

Sait-on aujourd’hui que les premières lectures, dans les temps les plus anciens, étaient faites à voix haute ?

En l’an 383 de notre ère, un professeur de rhétorique latine âgé de 29 ans, que les siècles à venir allaient connaître sous le nom de Saint-Augustin, arriva à Rome depuis l’une des régions lointaines de l’Empire en Afrique du Nord.

Il loua une maison, ouvrit une école et attira de nombreux élèves. Mais bientôt, ce provincial se rendit compte qu’il ne pourrait gagner sa vie en donnant des leçons ; ses élèves assistaient à ses cours, mais partaient sans payer et allaient voir ensuite d’autres professeurs.

Un an plus tard, le Préfet de Rome lui proposa d’aller enseigner la littérature et l’élocution dans la cité de Milan. Augustin accepta avec gratitude.

C’est à Milan qu’Augustin rencontra Ambroise, alors évêque, qui serait plus tard canonisé lui aussi. Ambroise, raconte Augustin, était un lecteur extraordinaire.

« Quand il lisait, ses yeux parcouraient la page et son cœur examinait la signification, mais sa voix restait muette et sa langue immobile ».

Augustin le remarque et le décrit dans ses Confessions, parce que c’était bien, à l’époque, quelque chose de tout à fait inhabituel.

Cette méthode de lecture, cet examen silencieux de la page étaient extraordinaires. La lecture normale se faisait à haute voix et ce n’est pas avant le X° siècle que la lecture silencieuse deviendra habituelle en Occident.

Professeur de rhétorique, expert en poétique et en rythmique de la prose, érudit qui haïssait le grec mais aimait le latin, Augustin avait l’habitude – comme la plupart des lecteurs – de lire tous les écrits qu’il trouvait pour le simple délice des sons.

Selon l’enseignement d’Aristote, il savait que les lettres, « inventées afin que nous puissions converser même avec les absents » étaient « signes de sons » et que ceux-ci, à leur tour, « étaient signes de ce que nous pensons ».

Le texte écrit était une conversation, confiée au papier, afin que l’absent pût prononcer les mots conçus à son intention.

Pour Augustin, le mot parlé faisait inextricablement partie du texte lui-même.

Les mots écrits, dès les premiers temps des tablettes sumériennes, étaient destinés à être prononcés à voix haute, puisque chaque signe impliquait un son particulier.

Le dicton classique scripta manent, verba volent, dont le sens accepté aujourd’hui est « les paroles s’envolent, les écrits restent » signifiait autrefois exactement l’inverse : la parole est légère, elle peut voler, tandis que le mot écrit est lourd, silencieux, comme figé sur la page.

Les langages primitifs de la Bible, l’araméen et l’hébreu, ne font pas la différence entre le fait de lire et celui d’écrire : ils désignent ces deux activités par le même mot.

De nos jours, nous assistons, ou sommes invités, de plus en plus souvent, à des lectures publiques, des lectures à voix haute, et on pourrait penser qu’il s’agit là d’une habitude récente, presque d’un phénomène de mode, alors que tel n’est pas le cas et qu’il s’agit plutôt d’un retour en force de la première manière de lire des anciens.

Je ne peux que vous recommander la lecture du livre magnifique d’Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, chez Actes Sud.